Chang lors de Roland-Garros 1989, l'édition qu'il ne devait pas remporter
- Louis Bednareck
- 23 juin
- 8 min de lecture
À 17 ans, la plupart des adolescents pensent aux études, s’inquiètent pour leur avenir et attendent avec impatience le retour du printemps pour vibrer devant Roland-Garros, son bruit si particulier et son atmosphère unique au monde.
À 17 ans, Michael Chang, lui, remportait Roland-Garros au terme d’un parcours aussi improbable que légendaire. Retour sur le sacre de Michael Chang lors de l’édition 1989, le tournoi qu’il ne devait jamais gagner.
Encore aujourd’hui, Chang reste le plus jeune vainqueur en Grand Chelem de l’histoire du tennis. Un record qui paraît presque intouchable. Pourtant, sa précocité impressionne déjà bien avant Paris : à seulement 16 ans, 3 mois et 13 jours, il devient le plus jeune joueur à intégrer le top 100 mondial.
Alors, quand il débarque à Roland-Garros en 1989 avec le statut de tête de série numéro 15, Chang ose poser une question à son entraîneur, José Higueras : « Est-ce que je peux gagner ce tournoi ? »La réponse tombe immédiatement : « Je ne crois pas que tu puisses gagner Roland-Garros maintenant. »
Et ce scepticisme est loin d’être absurde. Chang n’est pas considéré comme un spécialiste de la terre battue. En face, Higueras connaît parfaitement l’enfer parisien : ancien demi-finaliste à deux reprises Porte d’Auteuil, il sait mieux que quiconque à quel point cette surface est exigeante, physique, mentale… presque impitoyable.
À ce moment-là, l’idée de voir Michael Chang soulever la Coupe des Mousquetaires semble irréaliste. Pourtant, pendant deux semaines, un adolescent de 17 ans va bouleverser l’ordre établi et écrire l’une des histoires les plus folles de l’histoire du tennis.
La surprise commence avant le début du tournoi, le 26 mai 1989, lors du tirage au sort. Ce dernier révèle les potentiels affichent pour arriver jusqu’à la finale, et encore plus après ce tirage au sort, Chang est loin de faire figure de favori.
En effet l’américain se trouve dans la même partie de tableau que Lendl et Wilander, ce qui veut dire que s’il veut accéder à la finale, Chang devra forcément les éliminer avant. Or la mission semble impossible et personne n’ose écrire ce scénario, tant les deux hommes sont dominateurs sur l’ocre parisien. Et c’est peu dire, depuis 1982, le Tchécoslovaque et le Suédois ont remporté six des sept dernières éditions, ne laissant seulement l’édition de 1983 à Yannick Noah, qui pour remporter cette édition a dû éliminer les deux joueurs.
Ainsi, Chang voit ses chances de victoire finale amoindri, lui qui profite d’un début de tournoi protégé, grâce à son statut de tête de série n°15. Son premier gros adversaire n’arrivera qu’en 1/8è de finale, et ce peut être la tête de série n°1 : Ivan Lendl.
Avant de se projeter, Chang doit assurer. Au premier tour il le fait sans encombre contre Eduardo Masso, et s’impose 6-7, 6-3, 6-0, 6-3, le voilà au 2e tour, et là déjà, il va affronter un grand nom de l’histoire du tennis, qui ne l’est pas encore à ce moment-là…
Pour le 2e tour, Michael Chang affronte un certain Pete Sampras, 18 ans, et pas sur n’importe quel court. A l’époque, le directeur du tournoi de Roland-Garros est visionnaire, et Patrice Clerc décide de programmer la rencontre sur le Philippe Chatrier. C’est un pari risqué pour mettre en avant le futur du tennis…
Ce pari semble profiter à Chang, qui fait face à un Sampras désemparé et inhabitué au grand court. Dans ce contexte, Pistol Pete enchaîne les fautes directes, Chang en profite et s’impose en moins d’une heure et demie : 6/1 6/1 6/1. Ami ou pas, Chang a fait la part des choses, et a infligé à Sampras la plus lourde défaite de sa carrière en Grand Chelem…
Chang est à un match de la deuxième semaine de Grand-Chelem, mais pour y parvenir, il doit éliminer l'Espagnol Francisco Roig. Après sa leçon de tennis au 2è tour, l’Américain enchaîne et élimine Roig en 3 sets : 6-0, 7-5, 6-3, le voilà en huitièmes de finale d'un Grand Chelem, la première fois ici à Roland-Garros.
Il a rendez-vous le 5 juin face au n°1 mondial Ivan Lendl. Il doit s’incliner, Lendl doit se qualifier, personne ne voit un autre scénario…
Tout semble nous emmener vers le scénario annoncé : Lendl a remporté l’Open d’Australie en début de saison, il est sur une série impressionnante de 36 victoires sur les 38 matchs qu’il a disputé depuis le début de la saison, il n’a perdu aucun set depuis le début du tournoi, et surtout, Lendl remporte les deux premières manches face à Chang, 6/4 6/4 en faveur du Tchécoslovaque. Pour ne pas aider Chang, une autre stat viens encore plus amoindrir ses espoirs de remonté après la perte du 2è sets : Lendl n'a jamais perdu un match en Grand Chelem en ayant mené deux manches à rien, c’est dire l’exploit que doit réaliser le jeune de 17 ans, face au patron de 29 ans. Mais Chang a déjà de l’expérience, alors il s’accroche même dans la 3è manche, et à 3-3, il break enfin Lendl, et recommence à 5/3 en sa faveur, lui permettant de remporter la 3è, et maintenir ses espoirs de victoire en vie.
Dans le 4è set, c’est mentalement que la différence se fait. En difficulté, Lendl perd le contrôle de la partie et commence à s’en prendre au terrain, à l’arbitre et ses décisions. Tout échappe à Lendl, même le 4e set. Voilà les deux protagonistes au rendez-vous d’un 5è et dernier set, qui s’annonce historique.
A 2/1 pour Chang, ce dernier est tout près d’abandonner, la faute à un corps qui le lâche…
Malgré la douleur, le jeune tient, s’adapte et envoie à Lendl des balles très hautes, qui lui permettent de s'épargner physiquement, et qui commencent à déstabiliser Lendl. Grâce à cet tactique, Chang parvient à mener 4/3, il est à deux jeu de l’exploit. Mais alors qu’il est mené 30/15 sur service, l’Américain est dos au mur, car s’il perd le point suivant, Lendl peut revenir dans la partie. Sous pression et sans énergie, Chang va alors tenter un coup qui restera à jamais graver dans l’histoire du tennis, et à jamais associer à son nom : le service à la cuillère.
Lendl, surpris, avance vers la balle pour la remettre comme il peut. Malgré l’effort, Chang le surprend une deuxième fois avec un passing de coup droit qui effleure le filet. Lendl n’en revient pas, il n’a pas aimé ce coup et à partir de ce moment-là, il sort complétement de son match et perd le jeu, Chang mène alors 5/3, service à suivre pour Lendl…
Ce dernier ne se ressaisit pas, et laisse Chang mener 40/15, deux balles de matchs à suivre. Et alors que le public pense avoir tout vu, il n’en n’est rien. Après sa 1è balle de servie rater, Lendl est à un service de la double faute, qui offrirait alors la victoire à Chang. Ce dernier, conscient de l’opportunité, décide encore une fois d’innover. Cette fois-ci, il s'avance jusqu'au carré de service pour retourner la 2è balle de Lendl. Finalement, il ne retournera rien du tout, puisque le n°1 mondial commettra une double faute, sûrement déconcentré par le placement de l’Américain. Furieux, Lendl a demandé à bénéficier à nouveau de deux balles, mais Chang était dans ses droits, il remporte donc son 1/8è de finale 4/6, 4/6, 6/3, 6/3, 6/3 face au n°1 mondial et ultra favori Ivan Lendl, le voilà en ¼ de finale d’un Grand-Chelem, a seulement 17 ans…
En arrivant à son ¼ de finale, le statut de Chang a brutalement changé. Depuis sa victoire légendaire 2 jours plus tôt contre Lendl, Chang est reconnu, arrêté, et malheureusement ses gestes contre Lendl sont débattus, et pas appréciés par l’ensemble de la planète tennis…
En plus de ça, il affronte en ¼ de finale l’Haïtien de Bordeaux, Ronald Agenor alors 22è mondial et soutenu par le public français. Agenor est un joueur particulier qui concentre sa préparation exclusivement pour le tournoi de Roland-Garros. Malheureusement sur ses deux dernières participation, l’Haïtien a toujours perdu contre le futur vainqueur du tournoi. Alors quand il voit Chang arriver, Agenor est rassuré de ne pas avoir à affronter Ivan Lendl, et jamais il ne se doute que Chang va l’éliminer, et encore moins gagner le tournoi…
Et pourtant, malgré un adversaire sur le papier supérieur et un match épuisant en 1/8è, Chang surprend encore face à un Agenor pris par l’enjeu et la pression de devoir gagné face à un public qui le soutient. Pour ne rien arranger aux affaires de l’Haitien, la pluie vient le couper son élan. Alors que les deux joueurs sont à un set partout, Agenor mène 4-1 dans le 3è set et est en passe de mener 2 sets à 1. La pluie envoie finalement les joueurs aux vestiaires, Chang se reprend, remonte et remporte la 3 manche.
Le 4è set est, à l’image du match contre Lendl, un set qui se joue au mental. Encore une fois c’est Chang qui fait la différence : à 4-4 30-30, il se place encore une fois juste derrière le carré de service, et pousse Agenor à la double faute, comme il l'avait fait contre Lendl. L’américain sert ensuite deux fois pour le gain du set et donc du match, à 5-4, puis à 6-5, pour finalement se faire débreaker les deux fois.
Dans le tie-break de la 5è manche, Agenor loupe même une balle de 5è set, mais il ne peut rien, Chang est encore imbattable dans une 5è manche, et l’américain se qualifie pour les ½ finale en battant Ronald Agenor 6/4 2/6 6/4 7/6, il peut remercier le ciel…
Pour rejoindre la finale, Chang aurait pu affronter la tête de série n°4, Mats Wilander, mais ce dernier a également été surpris en ¼ de finale, et Chang affrontera finalement le soviétique Cheskonov.
Ainsi à l’aube de la demi-finale, ni Chang ni Cheskonov ne font figure de favori, car d’un côté il y a le jeune fougueux Chang, qui ne cesse de surprendre, et en face l’expérimenté Cheskonov…
Dans ce duel, c’est le jeune qui va en sortir gagnant. Il entame mieux sa demi et empoche le premier set 6/1. Cheskonov réagit et recolle à 1 set partout. A ce moment-là, Chang se le dit : il ne pourra pas assumer un autre match au meilleur des 5 sets. Alors quand il est mené 5/4 et que Cheskonov obtient 3 balles de sets, Chang ne se laisse pas faire et finit par remporter la 3e manche 7/6. Le voilà à une manche d’une finale de Majeur. Encore une fois, l’Américain doit batailler et remonter un break après avoir été mené 4-2. Mais il est plus fort que tous, et remonte pour finalement s’imposer 7/5 dans la 4è manche. 4h et 1min après le début du match, voilà le jeune joueur de 17 ans en finale de Roland-Garros, il devient par la même occasion, le plus jeune finaliste de l'histoire du Grand Chelem.
En arrivant en finale, Chang à en plus de sa jeunesse un autre défi de taille à relever : cela fait 34 ans que Roland-Garros n’a pas vu un Américain triompher. Alors était-ce enfin lui, l’élu ? Un jeune ado de 17 ans incapable de marcher après sa demi-finale et obliger de servir à la cuillère en 1/8è ? Et surtout face à Stefan Edber, seulement âgé de 23 ans à l’époque mais déjà vainqueur de deux Open d'Australie et d’un Wimbledon ?
D’entré, Chang donne le ton et empoche la 1e manche 6/1. Le stress ne semble pas faire partir de la vie de l’américain, qui surprend d’entrée Edberg, pourtant invaincu en 3 finales de Grand-Chelem disputé.
Le suédois va se relancer, enchaîner, et empocher le 2e et le 3e set, et même faire le break dans le 4e. Voilà Michael Chang dos au mur. Sa position favorite sûrement, car l’Américain débreake puis sauve 10 autres balles de break dans cette 4e manche, pour finalement recoller à 2 manches partout.
Etonnement, c’est Edberg qui vacille physiquement dans le 5e set, et ce malgré un break d’entrée, qui n’aura pas inquiété Chang, qui s’impose finalement 6/2.
Voilà le jeune joueur de 17 ans vainqueur en Grand-Chelem, après un parcours renversant que personne n’attendait, sauf lui…
A 17 ans et 110 jours, Michael Chang vient d'écrire une page d'histoire du tennis et chacun le sent et le sait en ce dimanche 11 juin 1989.
L’histoire, Chang ne la réécrira plus jamais en Grand-Chelem malheureusement, avec 3 finales perdues…
L’histoire du sacre de Michael Chang à Roland-Garros, c’est l’histoire d’un tournoi où la logique a fini par céder face au courage.




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